Si j’utilise encore la terminologie Brocavilla, c’est parce que dans le texte de cette donation le notaire Pierre Laurens l’écrit encore de cette manière alors que les Broqueville signe avec leur nom françisé. Parmi tous les Joseph et tous les gens ol est parfois difficile de dépatouiller tout cela.

Voici donc une donation 1 que Joseph Brocavilla, fils de feu Joseph 2 qui lui est fils de Jehan Brocavilla. 3Il donne à son frère Jehan Brocavilla 4 qui lui est fils de feu Anthoine 5 ! Avouez que c’est un peu compliqué à comprendre. C’est particulièrement là que ChatGPT est utile en plus de réussir à transcrire les pattes de mouche des notaires. Il va puiser dans sa connaissance de l’histoire en général, les us et coutumes régionales.

L’explication est ainsi donnée : Joseph (praticien) et Jean sont cousins germains, mais le terme “frère” est utilisé dans les actes pour désigner leur proximité familiale.Et l’on va comprendre pourquoi Joseph se sent plus proche de la descendance de feu Anthoine que de celle de son père. Ayant été élevé ensemble, il semble clair qu’ils se sentent frères alors qu’ils sont généalogiquement parlant des cousins germains.

Que nous dit cette donation !

Maintenant que les choses sont plus claires revenons au texte. Ce texte est écrit dans un mélange de français et de gascon. 6 Je place ici une première partie pour bien comprendre la difficulté : Comme ledit Joseph Brocavilla, considérant les bons services qu’il a receu de Jean Brocavilla, son frère, fils de feu Antoine Brocavilla, son oncle, et que ledit Jean Brocavilla l’a nourri, aidé et entretenu dès son bas âge, et principalement depuis le décès de feu Joseph Brocavilla, leur père commun, comme aussi pour plusieurs autres raisons justes et raisonnables qu’il dit l’y mouvoir, ledit Joseph Brocavilla, de bon gré et volonté pure et libérale, sans contrainte quelconque, a donné, cédé, quitté et transporté audit Jean Brocavilla, son frère, présent et acceptant, stipulant et acceptant pour luy, ses hoirs et ayant cause, scavoir est :

Les terres données

  • une pièce de terre labourable, située dans les juridictions de Monfort, au terroir appelé la plane de Gimat, contenant environ deux journaux de terre. [Cette terre est voisine de] des terres de Raymond Brocavilla, aussi son cousin. 7 Laquelle pièce de terre ledit Joseph Brocavilla a dit appartenir à luy par succession de feu son père Joseph Brocavilla, et que de ladite pièce il a joui sans empeschement, et l’a tenue et possède paisiblement depuis plusieurs années.
  • Item a donné, cédé, quitté et transporté audit Jean Brocavilla, son frère, une vigne située au terroir appelé la Borde Vieille 8, contenant environ un journal et demy, confrontant [notamment] d’un côté avec la vigne de Jean Saluste 9, d’un autre avec la terre dudit Jean Brocavilla,
  • Item luy a donné pareillement un jardin contenant environ deux quartonades 10, situé près de la ville, au lieu dit à la Coste, confrontant avec la terre de Raymond Brocavilla d’un côté, de l’autre avec le chemin allant de Monfort à Castelnau 11, d’un tiers avec une ruelle.

Frères jusqu’à la mort…

Toutes lesquelles choses ledit Joseph Brocavilla a données comme dit est audit Jean, son frère, pour en jouir à perpétuité, et en faire comme de son propre bien, lui et ses hoirs, sans qu’il en puisse estre troublé. Et a promis ledit Joseph Brocavilla faire tenir et entretenir ladite donation bonne et valable envers et contre tous (…). Et moyennant ladite donation, ledit Jean Brocavilla a promis et s’est obligé nourrir et entretenir ledit Joseph, son frère, sa vie durant, en sa maison, de vivres convenables selon sa qualité, luy fournir lit, feu, service, soins et tout ce qui est nécessaire à sa personne, tant en santé qu’en maladie, comme aussi le faire ensevelir après son décès, honnêtement, selon sa condition et l’usage du pays. 12

Et pour l’exécution de ce que dessus, se sont soubmis à la cour et juridiction de Monfort, renonçant à toutes autres, et fait ledit acte en ladite ville de Monfort dans la maison dudit Jean Brocavilla, le vendredi dixième jour de février mil cinq cent nonante six, après midy.

Cet acte se termine ainsi : Présents Me Jean Giraud, praticien, Pierre Dufau, marchand, et Raymond Labaule, praticien, tous habitants de ladite ville de Monfort, tesmoings à ce requis et appelés, qui ont signé avec moy notaire soubsigné, fors lesdits Joseph et Jean Brocavilla, qui ont déclaré ne scavoir signer, de ce interpellés selon l’ordonnance.

Deux confirmation de donation…

Les pages 27252 et 27253, Jean Brocavilla confirme, le 20 février 1596, la donation de son cousin Joseph. De plus il a reçu de ce dernier la somme de quatre escus sol 13, pour et en paiement et pur acquit de tous droits, parts, portions, successions, prétentions qu’il pouvoit prétendre et avoir sur les biens dudit Joseph Brocavilla, tant meubles qu’immeubles, présents et futurs, et sur tous autres biens leur provenant de leurs père et mère communs ou de tout autre, pour quelque cause et occasion que ce soit. Dont et de laquelle somme de quatre escus sol 14 ledit Jean Brocavilla s’est tenu et tient pour bien payé et content, et en a quitté et quitte ledit Joseph Brocavilla, présent et acceptant, ses hoirs 15 et ayant cause, et a promis ne jamais venir au contraire ni inquiéter ledit Joseph Brocavilla ni ses susdits pour raison des choses susdites, à peine de tous dépens, dommages et intérêts.

La page suivante confirme La donation mais chose étonante, c’est au tour de Jean Brocavilla de tranbsmettre une somme de la somme de trois escus sol, pour et en paiement et pur acquit de certain petit jardin situé près de la ville, au lieu dit La Coste, contenant environ deux quartonades, confrontant avec les terres de Raymond Brocavilla et autres, duquel jardin ledit Jean Brocavilla jouit à présent par accord fait entre eux. Ce dernier acte confirme une transaction entre les deux frères à propos du jardin de “La Coste”, que Jean conserve moyennant un paiement à Joseph.

L’acte de donation est terminé. Tout le monde est content de cela. Joseph reste vivre jusqu’à sa mort dans la maison de son cousin germain. Rien n’est dit sur la raison de la présence de Joseph au sein de la famille de Jean.

Joseph, praticien ?

A deux endroits de la donation ainsi que dans les deux actes annexes, il est écrit que Maître Joseph Brocavilla est praticien en la cour laïque et en même temps, il ne sait pas signer.

Comment expliquer cette contradiction apparente ?

1. “Maître” n’implique pas toujours un diplôme universitaire

  • Dans certaines villes, le titre de Me pouvait désigner une position sociale reconnue, un statut professionnel, ou même une simple formule de respect, sans diplôme.
  • À Monfort en 1596, il est possible que le mot Maître soit attribué à un praticien d’expérience, sans qu’il ait étudié le droit à Toulouse ou ailleurs.

2. “Praticien en cour laïque” ≠ avocat diplômé

  • Un praticien en cour laïque est souvent un clerc, un scribe judiciaire, un homme de loi local, ou même un agent d’exécution (genre greffier ou sergent) qui agit dans les juridictions non ecclésiastiques.
  • Il peut très bien connaître les usages, les formules juridiques, et fonctionner par habitude, sans savoir écrire. Il pouvait dicter, utiliser un clerc, connaître les coutumes de mémoire.

3. L’illettrisme fonctionnel est attesté

  • Il est possible d’être illettré partiel : incapable d’écrire sa signature, mais sachant lire, compter, réciter des formules, voire tenir une charge locale.
  • Certains notaires ou sergents du XVIe siècle ne savaient pas signer non plus, notamment en zone rurale.

En conclusion provisoire : Cela ne signifie pas nécessairement une contradiction : cela s’explique par le fait qu’il s’agit probablement d’un homme de loi non diplômé, actif localement, capable de tenir des rôles juridiques sans être lettré au sens moderne. A la fin du premier acte, deux témoins sont probablement des amis de Joseph, Présents Me Jean Giraud, praticien, Pierre Dufau, marchand, et Raymond Labaule, praticien. Ceux-là, tout en étant praticiens, signent l’acte.

En conclusion…

Voilà un très beau texte pas totalement complet car certaines parties ont été défraichies par de l’humidité. Mais voilà beaucoup de nouvelles indications qui permettent de commencer à comprendre ce qui s’est passé à cette époque de la fin du XVIe siècle. Pour le moment on ne sait pas ce que Joseph a fait pour être placé dans une famille cousine. Biens des mystères planent encore sur ces périodes reculées.

Géry de Broqueville

  1. Cette donation se trouve dans le registre du notaire Pierre Laurens côte 3E8840 aux AD32 (27248-27254) ↩︎
  2. Le père du donateur est Joseph (+av.1596) marié à Sibile Delau. Nous savions que Joseph était décédé avant 1600. Cet acte de donation nous confirme qu’il est décédé avant 1596. ↩︎
  3. Jehan Brocavilla le plus vieux (entre 1590 et 1591), grand-père du donateur est marié à Marie Gariépuy. ↩︎
  4. Le cousin germain Jehan Broqueville d’Endardé (v. 1580-1661) est encore mineur d’âge. C’est pour cette raison qu’il ne sait pas signer. N’oublions pas que Jean dit premier est orphelin de père et de mère, en 1596. Il s’est marié en 1606 avec Jeanne de Limoges Lartigue (+1618) et en seconde noce en 1620 avec Françoise de Saint-Arroman (1603-1655) ↩︎
  5. Anthoine Brocavilla (+av. 1595) est marié à Catherine Fuilhade (+v. 1592) ↩︎
  6. Les points et les virgules sont ajoutés pour une bonne compréhension du texte. A l’époque il n’y avait pas de ponctuation. ↩︎
  7. Raymond est aussi son cousin. Ce personnage nous est inconnu. En tout cas nous avons confirmation que ll possède des terres contiguës à celles données par Joseph à Jean (page 27248). Il est qualifié de “cousin” sans autre précision : cela peut désigner : un cousin germain (fils d’un troisième frère inconnu de Joseph et Antoine), un cousin au second degré (fils d’un cousin de leur père), ou un parent proche, selon l’usage souple du mot “cousin” à cette époque. Comme, il y a deux frères cités dans cette donation feu Joseph et feu Antoine et qu’il avait un troisième frère en la personne de Jean Vieux, il n’est donc pas impossible que Raymond soit le fils de ce dernier et de Marie Carrette. ↩︎
  8. Pour découvrir les lieux-dit existant encore dans la première moitié du XIXe siècle, je place ici le lien vers le cadastre de Napoléon se trouvant aux Archives départementales du Gers. ↩︎
  9. Jean Saluste est fils de François Saluste, marchand de Monfort et de, soit Catherine Brocavilla, soit Bertrande Brocavilla. François Saluste, père du poète, Guillaume Saluste du Bartas, a eu deux épouses Brocavilla. Cela fera l’objet d’un autre article. ↩︎
  10. Je renvoie le lecteur sur le dico au chapitre de la mesure des surfaces. ↩︎
  11. Il n’y a plus de chemin ou de route allant vers Castelnau. Il est probable que ce chemin allait vers Castelnau d’Arbieu situé entre Fleurance et Lectoure. ↩︎
  12. C’est là où l’on peut se rendre compte à quel point les deux cousins germains étaient proches et par conséquent était frère de cœur ! ↩︎
  13. Je propose au lecteur d’aller dans le dico pour comprendre la valeur de cette somme en 1596. ↩︎
  14. En paiement de tous les frais occasionnés dans le passé et dans l’avenir par la présence de Joseph dans la famille de Jean. ↩︎
  15. Je pencherais pour dire que Joseph n’a pas d’enfant vivant au moment de cette donation mais cela ne l’empêche pas de léguer dans son testament des meubles ou immeuble à ses neveux et nièces. ↩︎